La postédition dictée : à la croisée de la voix humaine et de l’intelligence artificielle


Alors que nous avançons dans nos réflexions sur le potentiel et les limites de machines dans le domaine de la traduction, il est temps d’étudier ensemble un domaine en pleine évolution : la postédition dictée. Cette approche novatrice se situe à l’intersection de plusieurs technologies et représente, à mon avis, l’une des voies les plus prometteuses pour l’avenir de notre profession.

Dans ce billet, je souhaite vous faire part de quelques réflexions sur la façon dont les technologies de la parole peuvent transformer notre approche de la postédition. Nous verrons encore une fois pourquoi l’intelligence artificielle (IA) ne peut pas (et ne doit pas) nous remplacer.

Il est vrai que la traduction automatique (TA) a fait des progrès remarquables ces dernières années. Toutefois, on constate souvent que même les systèmes les plus évolués produisent des traductions qui nécessitent une intervention humaine. Comme vous le savez, la postédition n’est pas qu’une étape de correction. C’est un processus qui nécessite la pensée critique et une excellente compréhension des subtilités des langues et des cultures, ce que l’IA ne maîtrise pas encore tout à fait. C’est précisément là que notre expertise humaine est indispensable.

De la traduction dictée interactive à la postédition dictée interactive

Certains d’entre vous ont peut-être déjà essayé la traduction dictée interactive, une méthode que j’ai conçue il y a quelques années. Cette approche permet aux traducteurs d’utiliser leur voix pour produire des traductions « à partir de zéro » (from scratch), plutôt que de se limiter à la saisie au clavier.

Ces mêmes principes peuvent être appliqués dans la postédition dictée interactive pour la modification de sorties-machine. Imaginez que vous puissiez dire à voix haute les corrections nécessaires, naviguer dans le texte et chercher des informations au moyen de commandes vocales et reformuler des phrases entières en utilisant très peu, voire pas du tout, le clavier et la souris!

L’intérêt des chercheurs sur la question

Je suis loin d’être le seul chercheur qui s’intéresse au potentiel des technologies de la parole pour optimiser le flux de travail en traduction et en postédition.

Dans un article paru dans Slator, la chercheuse Maria Stasimioti fait l’état des lieux. Son compte rendu de recherche indique que l’utilisation de la reconnaissance vocale en postédition suscite un intérêt croissant. Les études récentes qu’elle cite montrent que dicter au lieu de saisir au clavier peut accélérer le travail du traducteur, même lorsqu’il s’agit de corriger des sorties-machine.

Une recherche que j’ai menée avec Sheila Castilho et Joss Moorkens y est citée (merci, Maria!). Notre étude a porté sur les effets de l’intégration de la postédition et des technologies vocales, tant sur la productivité que sur l’expérience du traducteur, et a révélé que la postédition assistée par un système de reconnaissance vocale était plus rapide que les autres modalités de traduction testées. La dictée était également moins fatigante (donc plus ergonomique) que la traduction au clavier. De manière similaire, une autre étude menée dans le contexte d’organisations internationales à Genève et à Luxembourg, a montré que les traducteurs qui y travaillent étaient disposés à essayer la postédition dictée comme nouvelle méthode de travail. Enfin, selon l’étude pionnière de García-Martínez et ses collaborateurs, la saisie vocale serait perçue comme plus intéressante que la simple saisie au clavier pour la postédition, car certains segments nécessitent des modifications importantes (et seraient plus faciles à dicter), et si la personne qui postédite doit regarder ses mains lorsqu’elle tape au clavier, les nombreux regards entre le texte source, la sortie-machine et le clavier alourdissent la tâche.

En somme, la dictée ajoute une nouvelle dimension à la postédition : elle permet de combiner différentes méthodes de travail en fonction de la difficulté du texte et des préférences de la personne qui traduit ou postédite.

 

Vers une symbiose humain-machine

Je suis convaincu que l’avenir de notre profession ne réside ni dans le remplacement des traducteurs par l’IA, ni dans le rejet des technologies, mais dans une symbiose intelligente entre les compétences humaines et les capacités des machines.

La traduction et la postédition dictées ne sont que deux exemples de cette symbiose. Elles nous permettent de découvrir comment les technologies de la parole peuvent améliorer notre travail et nous libérer des contraintes du clavier physique et de la souris pour que nous puissions exprimer pleinement notre créativité et démontrer notre expertise langagière!

Julián Zapata